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A Saint-Brieuc, les "Bistrots de l'histoire"défrichent la mémoire de la ville

Exhumer les souvenirs enfouis d'une communauté, dévoiler des pages d'histoire oubliées tout en recréant du lien social: depuis plus de 12 ans, les Bistrots de l'histoire défrichent les mémoires en jachère. Rencontre avec Pierre Fénard, son concepteur.

  • Par Stéphane Grammont
  • Publié le 19/12/2013 | 09:39, mis à jour le 19/12/2013 | 09:39
Maisons sise 15, 17 et 19 rue Fardel à Saint-Brieuc (22). © wikimedia commons
© wikimedia commons Maisons sise 15, 17 et 19 rue Fardel à Saint-Brieuc (22).
Les soirées des Bistrots de l'histoire font l'objet d'une mise en scène rigoureuse. Organisée autant que possible dans un grand café, chacune d'elles dure environ trois heures et demi, coupée par un entracte et faisant alterner grands témoins, spécialistes, artistes et interventions de la salle. Une interaction qui fait tout le le sel de la soirée, donnant la part belle à la mémoire individuelle des gens du quartier.

"On a eu des salles combles dès le début. Les gens avaient besoin de s'exprimer, dans un territoire qui a une identité forte mais souvent dépréciée", souligne Pierre Fenard. "L'idée, c'est de donner la parole aux gens autour d'un thème donné, mais toujours en lien avec des chercheurs et des artistes", explique-t-il.


Rencontre avec Pierre Fenard

Itinéraires Bretagne : Saint-Brieuc rencontre bistrots de l'histoire 1/4
S. Salliou, C. Bazille, J.F. Le Huger, M. Faillenet, M. Le Carrour


Les spécialistes viennent parfois bousculer les certitudes. Christian Bougeard, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Brest, se souvient d'une soirée consacrée à l'accueil des réfugiés espagnols à Saint-Brieuc en 1937. "Le discours des spécialistes n'est pas nécessairement celui des acteurs. Les témoins reconstruisent de bonne foi leurs souvenirs. Cette fois, j'étais en porte-à-faux avec certains témoins et la salle s'est cristallisée contre moi", se remémore-t-il. "Être historien du temps présent n'est pas toujours facile".

La fonction sociale de l'historien est de se confronter au réel


Malgré ces aléas, l'historien apprécie: "Ces rencontres sont très enrichissantes. La fonction sociale de l'historien est de se confronter au réel et des rencontres de ce type aident à apprécier plus finement la réalité. En contrepartie, notre présence aide les gens à mieux comprendre leur passé et aux jeunes, leur histoire".

La réussite des Bistrots, qui privilégient le travail en réseau avec d'autres associations, les amène à élargir leur champ d'intervention au-delà du département. Et les thématiques des soirées vont aussi, souvent, bien au-delà de la région, tout en partant du territoire: Bretagne-Islande, Bretagne-Tunisie au début de "la révolution de jasmin", Bretagne et guerre d'Algérie, ou encore Bretagne et Balkans, à chaque fois avec des témoins directs de part et d'autre. L'association s'empare également de questions plus sociologiques, comme ce Bistrot consacré à l'évolution des rites funéraires avec la participation d'un ethnologue, d'un philosophe et d'un photographe.

L'idée reste d'être "un révélateur, un passeur et une sentinelle de la mémoire collective" pour forger au territoire "une identité en marche", souligne l'historien Roger Toinard. "Cette mémoire, il faut aller la chercher là où elle est pour la remonter à la surface, la faire resurgir afin que chacun puisse s'approprier ce patrimoine commun et nourrir ce sentiment d'appartenance".


Saint-Brieuc, un territoire complexe


Saint-Brieuc, avec ses vallées, ses industries disséminées, et ses immigrations successives, est un territoire complexe. Cela lui a donne également une capacité d'ouverture, en a fait une terre d'accueil pour les réfugiés espagnols ou les gens du Nord et de Belgique pendant la deuxième guerre mondiale. Terre d'accueil aussi pour les Portugais, venus travailler dans le bâtiment dès les années 1960, ou encore les Polonais employés dans les forges ou les mines. 

Comme un certain Alter Goldman, travailleur dans les mines de plomb de Trémuson (Côtes d'Armor), en 1926. "Ce que nous a raconté notre père de son arrivée clandestine en France, de sa vie de mineur en Bretagne, a toujours été positif (...) Travail pénible? Lui disait: chance de travailler. Salaires de misère? Lui disait: plus de faim. Dureté des hommes? Lui disait: camaraderie, fraternité, entraide. Il venait de Pologne, de la famine, du Moyen-Age...", écrit le chanteur Jean-Jacques Goldman dans une longue lettre manuscrite aux Bistrots de l'histoire.

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